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Chimie « propre » ou chimie verte ?

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9 juin 2020
Chimie « propre » ou chimie verte ? 1920 1280 Good Fabric

Le concept de chimie verte, ou par abus de langage « chimie propre », est apparu aux Etats-Unis dans les années 90. Les bases théoriques de la discipline ont été explicitées en 1998 par Paul Anastas et John Warner[1], chercheurs à l’Agence américaine pour l’environnement (EPA), à travers 12 principes fondateurs[2]. Repris par l’IUPAC (International Union of Pure and Applied Chemistry), ces fils conducteurs nous mènent vers un chemin, parfois ardu à emprunter certes, mais pas si inconnu : celui du bon sens.

En fait la chimie propre c’est s’aligner avec le développement durable, c’est « produire plus et mieux tout en consommant et rejetant moins ». Produire plus ? Oui, mais pas trop, seulement plus de productivité dans le but de répondre aux demandes grandissantes de notre démographie croissante, et ce sans épuiser les ressources disponibles. En bref, les 12 principes de la chimie verte visent à optimiser la consommation énergétique des procédés, utiliser le moins de matières premières possible tout en favorisant leur recyclage, réduire les étapes de production (générant des coûts et déchets) et les déchets finaux, et ce en abaissant au minimum l’impact sur le vivant, soit la santé humaine ET l’environnement. Cela implique de diminuer son empreinte carbone, et surtout de drastiquement réduire voire exclure le recours à des molécules, substances ou solvants nocifs. Pas si compliqué à entendre, n’est-ce pas ? Et pourtant… La transition est loin d’être aisée.

Comment réduire ou éliminer l’usage et la génération des substances dangereuses pour la santé et l’environnement, alors que notre économie actuelle en est alimentée car elles sont souvent plus stables, pratiques et moins chères ? Eh oui, vous portez des produits dérivés du pétrole ou issus de la pétrochimie. (Vous en mangez aussi, mais c’est un autre sujet.) Vous pouvez porter des vêtements faits en matières synthétiques (comprendre synthétisées par l’homme), mais surtout des pièces teintes et/ou traitées à l’aide de procédés et produits chimiques.

Chimique ne veut pas dire nocif, c’est la dose qui fait le poison. Certains métaux lourds sont nécessaires au bon fonctionnement de notre organisme, et destructeurs pour ce dernier à haute dose (comme le chrome ou le zinc). En revanche dans d’autres cas, mieux vaut prévenir que guérir, et exclure totalement les molécules, tout du moins dans les limites de détection atteignables par les technologies d’analyse actuelles.

formule de l'aniline

Prenons le cas de l’aniline, précurseur bon marché (coucou l’industrie pétrochimique) utilisé largement dans la synthèse de colorants organiques, notamment l’indigo de nos jeans. Or, attention les gros mots, il s’agit d’un produit corrosif, toxique, CMR, très toxique pour les organismes aquatiques, et dangereux pour l’environnement. La chimie n’étant pas une science exacte et ses rendements non plus, l’aniline est retrouvée en résidus et/ou en produits de dégradation dans le colorant, donc dans le textile, donc contre nos peaux. Sans oublier les résidus dans les effluents perturbant les écosystèmes aquatiques. Les normes environnementales concernant ces effluents sont de plus en plus strictes en Europe, ce qui est une bonne chose au vu des catastrophes industrielles se cumulant depuis le 20ème siècle. [3] Néanmoins, l’idéal reste le recyclage des produits chimiques et eaux usées en circuit fermé (tout ce qui va vers plus de circularité, on aime).

Parfois oubliés, et pourtant si cruciaux, sont les risques encourus par le personnel et les ouvriers aux étapes de teinture et ennoblissement. Nous français sommes protégés par des mesures de sécurité assez strictes, mais ces étapes sont souvent délocalisées (comme presque tout le reste chez les géants de l’industrie de la mode) au Bangladesh, en Inde ou en Chine par exemple. Certains hommes et femmes vont travailler avec des produits, beaucoup plus concentrés au moment du traitement que dans le produit fini, et ce souvent à mains nues, puis respirer par la même occasion leurs vapeurs et autres produits volatils. C’est ainsi que de nombreux ouvriers ont perdu la vie après avoir développé des maladies incurables (silicose, fibrose pulmonaire, emphysème) suite à l’inhalation de silice durant le sablage. Ce processus utilisé de manière intensive dans les années 90 et 2000 pour délaver nos jeans au « look vintage imprenable » est interdit depuis 2009 en Turquie et de plus en plus abandonné par les marques.[4]

Quelles sont les alternatives ? Les teintures végétales ? Oui, si d’autres produits chimiques nocifs ne sont pas rajoutés dans les processus de teinture et traitement, et si la consommation des ressources et énergies reste raisonnable. Quid des économies d’échelle industrielle et de prix abordables ? C’est là qu’il faut faire des choix, et des compromis pour rester aligner avec ses valeurs, toujours en faisant de son mieux.

Respecter à la perfection les 12 principes de la chimie verte est un chemin qu’il fait bon viser, mais soyons bienveillants et allons-y pas-à-pas s’il le faut. Si les procédés verts et/ou naturels ultimes ne sont pas encore viables, vous pouvez garantir l’innocuité de ceux existants et déjà plus verts (en se certifiant GOTS, ou Oeko-Tex si le produit n’est pas biologique), sans oublier l’utilisation responsable des ressources. Puis, dès qu’une amélioration voire transition est possible, le pas à franchir est moins grand, et le suivant le sera également. En revanche, si cela est à votre portée, foncez ! De nombreuses solutions existent d’ores et déjà pour considérablement limiter les impacts négatifs de notre secteur ainsi que son usage de la chimie sur l’environnement et sur l’Homme, à tous les maillons de la chaîne.

coton biologique et équitable

Chez Good Fabric, nous sommes exigeants pour ne pas transiger avec nos valeurs, mais n’en oublions pas notre bon sens pour autant. S’appuyer sur les bons partenaires, de confiance et longue durée. Travailler ensemble pour mettre en œuvre concrètement les bonnes pratiques et les faire perdurer est une réelle aubaine. C’est ainsi qu’il est possible de s’engager dans une démarche de progrès constant. Il va de la responsabilité des équipes produit et des acheteurs d’être au fait de la fabrication de leur produit sur l’ensemble de la chaîne (en particulier les phases de teinture et d’ennoblissement), et pas seulement le rang 1. Encore une fois, les audits de certification sont nécessaires mais rien ne vaut la connaissance par soi-même des producteurs, usines ainsi que leur management, et la relation de confiance qui en découle.

Opaline Halet / Team Good Fabric

 

[1] ANASTAS, Paul T. et WARNER, John C. Principles of green chemistry. Green chemistry: Theory and practice, 1998, p. 29-56.

[2]http://www.unesco.org/new/fr/natural-sciences/science-technology/basic-sciences/chemistry/green-chemistry-for-life/twelve-principles-of-green-chemistry/ (Consulté le 03/06/2020)

[3] « CATASTROPHES INDUSTRIELLES(repères chronologiques) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 5 juin 2020. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/catastrophes-industrielles-reperes-chronologiques/

[4] 60 millions de consommateurs HS N°131 – Antigaspi

Par Louis-Marie VAUTIER
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